Malgré la guerre, un migrant syrien rentre au pays

Malgré la guerre, un migrant syrien rentre au pays

Ibrahim Moussa, Syrien, 42 ans, vit en Belgique depuis 1999. Né dans une famille alaouite de sept enfants à Mkharam el Fouqani dans la province de Homs, il a décidé de rentrer au pays pour aider sa famille et son pays malgré la guerre.

Interview réalisée par Bahar Kimyongur

Avant la Belgique, vous avez travaillé en Libye?

Oui, j’ai vécu dans la Libye de Kadhafi pendant 7 ans, de 1991 à 1998.
J’étais ouvrier en bâtiment.
J’ai travaillé à Benghazi, Sabha, Syrte, Misrata, Tripoli, Zouara et Tarhouna.
La vie était belle. Je gagnais bien ma vie. Il n’y avait aucun pauvre dans les rues. Je n’ai pas vu un seul mendiant.
Les dirigeants du pays vivaient modestement. J’ai carrelé la maison de Mohammed al Jadi, président de la Cour suprême.
J’ai mené des travaux chez Mohammed Siyyali, ministre du tourisme. Nous, ouvriers, partagions nos repas avec les dirigeants du pays.
Nous avons mené des travaux dans la maison du chef du renseignement libyen Moussa Koussa. Il vivait dans une maison modeste.
Je rencontrais Mouammar Kadhafi dans les fêtes de mariage.
Les Libyens étaient de bons vivants. Ils aimaient recevoir des invités. Leur générosité était légendaire. Il y a un décalage incroyable entre ce que racontent les médias occidentaux et la réalité libyenne.

 

Vous vous êtes ensuite installé en Belgique.

Oui, c’était en 1999. Je voulais découvrir l’Europe. J’ai choisi de vivre en Belgique. J’y ai travaillé dans le textile, puis comme magasinier.

 

Aujourd’hui, vous souhaitez rentrer en Syrie malgré la guerre. Pourquoi?

Mon pays et ma famille me manquent beaucoup. Pendant la guerre, j’y suis resté près de 3 ans, de septembre 2013 à avril 2016 pour aider mes deux frères blessés dans les combats contre les terroristes.
Bassel a été blessé aux jambes par des shrapnels à Cheikh Miskine (Deraa). Moueyyed a eu le bras déchiqueté par un tir de sniper près du marché aux légumes (Souq al Khoudra) à Jowbar (Damas).
Bassel a eu 48 points de suture tout le long de sa cuisse gauche. Il a eu des complications mais s’en est remis.
Le bras de Moueyyed est paralysé. Il est traversé par des attelles métalliques.
Pendant 2 mois, j’ai soigné mes frères, désinfecté leurs blessures et remis des pansements neufs.
Plusieurs de mes cousins ont été massacrés par Jabhat al Nosra. Mon cousin Mohammed Moussa a été brûlé vif dans son camion à Jouret al Shayyah au centre de Homs, juste parce qu’il est alaouite.
Cela faisait 15 ans qu’il travaillait parmi ses amis sunnites.
D’après vous, comment a commencé cette guerre?

La guerre n’a pas commencé en 2011. Elle était déjà palpable en 2005. Les terroristes takfiris ont creusé des tunnels dès cette époque, notamment à Homs.
Avant 2011 déjà, il existait deux Homs: une Homs terrestre et une Homs souterraine.
Les djihadistes ont acheminé des armes via ces tunnels. Mon cousin germain (fils de ma tante maternelle dont je tairai le nom pour des raisons de sécurité) était ingénieur hydraulique à Homs.
Il m’a dit que sous Homs, il y avait 2 tunnels (l’un suivant un axe Nord-Sud, l’autre Est-ouest) servant à réparer les conduits d’eau, les égouts etc.
Mon cousin a découvert un réseau impressionnant de galeries au début du prétendu printemps syrien en 2011. Des experts russes ont été dépêchés sur les lieux. Ils ont estimé le début des travaux de creusement suspects à l’année 2005.
Au début, les Homsiotes n’ont pas compris ce qui se tramait. Quand vous demandez aux habitants de la ville s’ils ont noté les moindres agissements étranges, ils se souviennent quasi tous des bruits venant du sol mais ne s’imaginaient pas à l’époque que ces tunnels allaient servir à une guerre souterraine contre la Syrie.
Entre 2005 et 2011, les milieux djihadistes se passaient le mot: « Bientôt, nous allons passer à l’action en Syrie ». Certains ont mis leurs familles à l’abri bien avant le début des événements.

 

Pourquoi à Homs?

Homs est située à un endroit stratégique, à mi-chemin entre Alep et Damas, et entre Deir-ez Zor et la côte.
Homs est au centre de la Syrie. Elle est comme le cœur qui pompe le sang et le redistribue dans tout le corps.
Homs est un carrefour qui relie toutes les villes syriennes situées aux extrémités du pays.
Sa proximité avec le Liban (à peine 40 km) fait de Homs une plateforme du trafic d’armes. Homs a deux frontières avec le Liban: l’un du côté de Tall Kalakh et l’autre du côté de Qousseir.
La fourniture en armes a été assurée par les agents de Saad Hariri, notamment Okab Saqr.
Pour les terroristes, la prise de Homs permettait de couper le pays en deux.
A l’époque, deux organisations djihadistes terrorisaient le Liban : Fatah al Islam au Nord, Jund al Cham au Sud. Elles étaient surtout actives dans les camps palestiniens de Nahr el Bared à Tripoli (Nord) et Aïn el Heloué au Sud, près de Saïda.
Avant même le « printemps syrien », ces organisations ont commis des attentats en Syrie ainsi que des assassinats ciblés relativement peu médiatisés. Certains journalistes occidentaux racontent qu’il n’y avait aucun djihadiste en Syrie en 2011.
C’est un mensonge odieux. Les djihadistes de Fatah al Islam et Jund al Cham étaient très actifs, à la fois en Syrie et au Liban.
Ils étaient entretenus par le clan Hariri et les services secrets saoudiens notamment par Bandar Ben Sultan et avaient pour mission d’affaiblir le Hezbollah et ses soutiens, notamment l’Etat syrien.
Entre 2005 et 2011, les djihadistes des camps palestiniens du Liban étaient en lien avec les djihadistes irakiens liés à Zarqaoui, le fondateur de L’EI d’Irak. Ils étaient en phase préparatoire pour une insurrection d’envergure contre le gouvernement et le peuple syriens.
Ils étaient le Daech et le Front al Nosra de l’époque.
Rappelons-nous qu’en 2007, ils décapitèrent des dizaines de soldats libanais. Mais les médias occidentaux évitent de parler de tout cela. Ils veulent empêcher leur opinion publique d’établir une quelconque connexion entre les mouvements djihadistes du Liban, d’Irak et de Syrie pour faire admettre l’idée qu’en mars 2011, l’opposition syrienne était unanimement démocratique.

 

As-tu participé à la lutte contre les forces d’occupation djihadiste dans ton pays ?

Chaque Syrien s’est chargé d’une mission patriotique.
Certains défendent le pays par leurs écrits et leurs discours.
D’autres se sont portés volontaires pour soigner les blessés et collecter des médicaments.
D’autres ont pris en charge les familles des martyrs en faisant étudier les enfants ou en leur trouvant un travail.
D’autres encore ont pris les armes.
Durant les près de 3 ans où je suis resté en Syrie (entre 2013 et 2016), j’ai rejoint les Forces de défense nationale (NDF) pour protéger mon quartier.
Tout le monde était tenu d’assurer la sécurité de son entourage, les hommes comme les femmes. Je n’ai participé à aucune opération. Mon rôle était purement défensif.
Cela dit, quelques jours à peine après mon retour en Belgique, mon quartier a été attaqué par Daech. Il y a eu 18 morts et près de 50 blessés.

 

Comment le peuple syrien vit la guerre au jour le jour ?

Le peuple syrien s’est habitué à la guerre, à la souffrance, aux funérailles, aux coupures d’eau et d’électricité, aux bruits des bombes, à la hausse des prix.
C’est pourquoi, il est bien plus fort qu’avant. La mort et les privations ne l’impressionnent plus.

 

Comment expliquez-vous un tel nombre de Syriens radicalisés dans le djihad?

Le manque de culture, la bigoterie, l’ignorance, la corruption financière venant des pays du Golfe, les fatwas édictées par les chefs religieux.
En Europe, on ne s’en rend pas toujours bien compte mais les discours hyper-médiatisés des propagandistes sectaires comme Adnan Arour, Al Arifi, Al Qaradawi, Ahmad Assir, Al Mouhaysni ont causé des ravages dans les sociétés arabes et musulmanes. La haine envers les minorités non musulmanes, surtout envers les chiites et les alaouites, a été complètement banalisée par de grandes chaînes télévisées comme Al Jazeera.
Les cheikhs wahhabites exploitent autant la pauvreté financière que la pauvreté intellectuelle de notre peuple. Ils promettent la gloire éternelle à tous les volontaires prêts à répandre le sang des « impies ».
On leur promet de déjeuner avec le prophète ou de coucher avec les vierges du paradis s’ils tuent et s’ils meurent dans le sentier d’Allah. Ces promesses sont viles et absurdes et pourtant ça marche avec les faibles d’esprit.

 

On accuse l’Etat syrien d’être confessionnel. Quel votre avis?

Pas du tout. Jamais.
Avant la guerre de Syrie, nous ne savions même pas qui est qui. Nous vivions heureux.
Les mariages inter-communautaires étaient légion.
Nos enfants fréquentent les mêmes écoles. Nous travaillons dans les mêmes usines, les mêmes commerces, les mêmes ateliers. Nous servons la même armée.
Nous respirons le même air. Nous cultivons la même terre.
Nos enfants grandissent ensemble.
Ceux qui nous combattent haïssent le vivre-ensemble. Ils veulent exterminer toute personne qui ne pense pas ou ne prie pas comme eux.

 

Vous êtes alaouite. Quel est votre rapport avec les sunnites?

Avant 2011, je n’ai jamais ressenti la moindre hostilité de la part de mes frères sunnites.
Nous avons grandi et étudié ensemble. Nous étions et sommes amis et voisins.
La plupart des sunnites syriens ne veulent ni vivre dans un émirat, ni dans un califat.
Beaucoup de sunnites qui ont été trompés par les régimes wahhabites regrettent les temps où nous vivions tous heureux  (…)

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